Rue Castellana Bandiera d'Emma Dante (Via Castellana Bandiera)
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…Trois fois sur quatre ‘ste ruelle elle s’embouchonne …
Il fait chaud ce jour-là, à Palerme, en Sicile, très chaud, le soleil tape. Rosa et Clara sont dans leur voiture et se chipotent, elles sortent d’un mariage et ne savent plus par où passer, le plan a disparu. Tout à coup, elles se retrouvent dans une rue étroite. Et arrive, face à elles, une autre voiture. Impossible de passer.
Dans le second véhicule, Samira, une dame âgée, albanaise, installée depuis longtemps en Sicile avec sa famille. Elle n’est pas seule et plusieurs personnes sont avec elle. Elle refuse de reculer. Cette rue où se trouve l’immeuble qui abrite les siens, c’est chez elle maintenant. Pour elle, c’est celle d’en face, la jeune, qui doit reculer. Mais ce jour-là, Rosa ne veut pas céder.
C’est un combat de femmes, chacune estimant être dans son bon droit. Quelques membres extérieurs essaient d’intervenir, éventuellement de les raisonner mais c’est difficile. Elles sont entêtées et ont probablement le sentiment que bouger son automobile, c’est s’abaisser et perdre sa dignité, sa superbe. L’orgueil, la volonté, les font tenir encore et encore.
Au-delà de cet affrontement, on découvre l’histoire de tous ceux qui entourent Samira, les tensions (car ils se détestent), les « accords » entre les uns et les autres ou avec les voisins. De l’autre côté, on apprend à connaître Rosa et on cerne mieux ses difficultés de couple avec Clara.
« Rosa rampait comme un escargot et se retirait de plus en plus dans une culpabilité laissant derrière elle une bave inodore, elle avait peur d’aimer, c’était évident. »
Tout le monde est dans une impasse, les réactions sont diverses et variées, les langues se délient puis se taisent, les commentaires vont bon train, les cris surgissent puis le silence revient, la pression est à son comble. Est-ce qu’une espèce de peur n’est pas en train de s’installer ? Jusqu’où cette opposition peut-elle aller ? La rue est bloquée, plus personne ne bouge.
« Les femmes se fixent comme deux poules, le cou tendu, la tête légèrement positionnée en avant. Elles tendent l’oreille, prêtes à dégainer. Le silence dilate ce temps suspendu.»
J’ai été conquise par ce roman !
La traductrice a fait un travail exceptionnel qu’elle explique dans les dernières pages. En effet, ce récit a été écrit en italien et en sicilien pour bien montrer tout ce qui différencie les deux « mondes » coincées dans la Via Castellana Bandiera. Le défi, pour elle, a été de mettre les lecteurs français dans les mêmes conditions, avec un glossaire comme dans l’édition italienne. La solution qu’elle a choisie est excellente. Je n’ai pas forcément utilisé le lexique, avec le contexte, je comprenais, je m’en servais pour vérifier si mon intuition était bonne. Le fait de laisser des expressions du « cru » pimentent le texte, le rend plus réaliste et plus immersif et lui donne une forme de musicalité. On aurait presque envie de lire à haute voix (ou de voir le film réalisé par l’autrice).
Le fait que tous les habitants de la rue regardent « le spectacle » oblige les deux protagonistes à essayer de faire céder l’autre, pour ne pas perdre. Cela pourrait prêter à rire mais c’est tragique de voir l’obstination des conductrices.
Cette lecture a été réjouissante. L’écriture, l’atmosphère, l’humour quelques fois « Toutes les cinq, mère et filles, vues de derrière, sont identiques surtout quand elles portent des jeans en stretch qui leur font des cuisses comme des petites saucisses. »
La grande force d’Emma Dante c’est d’avoir créé quelque chose d’original, de vivant, de fort en partant d’une situation banale qui se règle vite le plus souvent.
Une pépite !
Traduit de l’italien (Sicile) par Eugenia Fano)
Éditions : Bourgois (3 Septembre 2026)
ISBN : 978-2267060355
192 pages
Quatrième de couverture
Dans une rue étroite de Palerme, deux voitures se font face sans pouvoir se croiser. Au volant de la première, Rosa, une jeune Sicilienne, est en pleine crise de couple avec sa compagne. La seconde, où s'entasse la grande famille Calafiore, est conduite par Samira, une Albanaise sans papiers au service d'un patriarche tyrannique. Or cette fois, ni Rosa ni Samira ne sont prêtes à faire marche arrière. Leurs vies sont dans une impasse et c'est leur avenir que les deux femmes jouent ici, rue Castellana Bandiera, tandis que les hommes du quartier prennent les paris pour savoir laquelle cédera en premier... En ce dimanche d'été où le sirocco souffle sans pitié sur Palerme, ce sont deux mondes irréconciliables qui s'affrontent dans un roman formidablement explosif, entre farce absurde et tragédie contemporaine.