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Publié par collectif-litterature

Nuits tranquilles à Belèm, de Gilles Lapouge

Une chronique de Bruno (BMR).

 

Pour celles et ceux qui aiment les souvenirs de voyages.

L'histoire du voyageur qui avait su dire 'oui'.

Voilà deux fois [1] [2] que Edyr Augusto nous emporte à Belém avec des polars d'une rare violence, d'une rare dureté.
Alors on ne pouvait naturellement pas laisser passer un titre pareil :
Nuits tranquilles à Belém !
Certes on pouvait craindre un instant qu'il s'agisse là d'un second degré : cela pouvait ressembler à l'annonce d'un autre polar pas tranquille du tout.
Mais non, renseignements pris, Gilles Lapouge est un gentil.
Un inoffensif habitué du cercle des écrivains voyageurs de Saint-Malo, un journaliste, un géographe. Ouf, on pouvait repartir tranquille pour Belém.

« [...] Peut-être pas un étonnant voyageur mais un « voyageur étonné », car j’arrivais toujours dans des endroits inattendus qui n’étaient pas dans les mappemondes et peut-être même pas dans une géographie. J’avais trouvé ça, le « voyageur étonné », par hasard, au bout d’une phrase, mais c’est une formule que j’avais tout de suite adoptée, car elle était pratique et elle m’avait tiré quelques épines du pied. »

Nous voilà donc « lecteur étonné », parti avec le professeur Lapouge sur les traces de Blaise de Pagan, ingénieur militaire de Louis XIII ... qui n'aura sans doute jamais mis les pieds en Amazonie !
Mystification attribuée au seigneur Pagan (comte de Merveilles ! ça ne s'invente pas) mais plus certainement mise en scène par le sieur Lapouge lui-même.
Son personnage débarque donc à Belém à la recherche des traces historiques du faux géographe.
À peine arrivé, il se fait alpaguer par un gamin qui le prend pour son père (1) enfin de retour après une longue absence : le bonhomme, de mauvaise vie, semblait être parti pour soit-disant faire fortune dans la ruée vers l'or guyanaise.

« [...] J’avais dit « oui », et ensuite ma vie a beaucoup changé. À ce propos, je voudrais faire une remarque : les mots, il arrive qu’ils s’embrouillent dans la langue ou dans les dents et c’est le diable pour les remettre à l’endroit. Maintenant, j’étais à Belém do Pará, en Amazonie. »

Et le héros de Lapouge ... se glisse tout simplement dans ce costume qui ne lui va pas tout à fait.
Il 'retrouve', ou plutôt s'efforce de retrouver, enfant, femmes, amis ... et anciennes maîtresses !
Drôle de livre, drôle d'histoire ...
Un bouquin sur les souvenirs, ceux que l'on croit avoir, ceux que l'on invente, ceux que l'on cherche, ceux que l'on nous attribue, ceux dont on cherche à se convaincre, ...
Et un bouquin sur le voyage bien sûr.
Gilles Lapouge, soit-disant cartésien, c’est-à-dire encore pire que rationnel, cache bien son jeu.

« [...] Le romantisme, moi… Les contes de fées, ce sont des broderies pour distraire des vieilles filles monotones. Une princesse qui dort pendant cent ans et un chat avec des bottes, je vous demande un peu ! Moi, je n’ai jamais vu des choses pareilles ! Ce sont des bêtises. »

Et sous couvert de ce faux rationalisme, il nous embarque pour un conte de fées encore plus abracadabrant que celui du chat botté de sept lieues.
Avec un bel humour, sans prétention, même si son livre est bourré de références, Lapouge se révèle être le roi de la digression savamment maîtrisée et de l'irrationnel bien construit.

« [...] Les maçons brésiliens sont des bâtisseurs de ruines. Ils sont comme l’Unesco, avec son patrimoine de l’Humanité, mais en plus perfectionnés. Ils sautent une étape. Ils vous livrent des « patrimoines », des bâtiments flambant vieux. Et tout de suite, ça commence à s’effriter. »

Drôle d'aventure que celle de ce type qui se laisse glisser, comme par inadvertance, dans la peau d'un autre. Pour lui, le voyage n'est pas seulement le fait de changer de géographie mais va jusqu'à changer de personnalité (il y a là un message, dirait-on !). Et que rajouter quand on se dit que Blaise de Pagan, le prétexte initial à tout cela, n'a sans doute jamais quitter la France de Louis XIII !

« [...] Ce passé qui n’était même pas le mien puisque je m’étais coulé dedans par effraction.
[...] Chaque matin, je gagnais en vérité, en crédibilité. Je devenais plausible et pour ainsi dire réel. J’avançais. Je finirais bien, dans un mois, dans un an, par me ressembler.
[...] C’est cela. J’étais un archiviste de moi-même. Grâce à ces archives, je connaissais de moi ce que je ne connaissais pas. »

Mais la plume fine et intelligente de Gilles Lapouge fait que, peut-être sous couvert d'exotisme brésilien, tout cela fonctionne à Résultat de recherche d'images pour "gilles lapouge"'merveille' comme aurait dit le Comte de Pagan.
Le « lecteur étonné » ne pose pas de question et se laisse porter dans ce dédale de souvenirs inventés,  importés, attribués.
Le seul petit bémol, reproche insignifiant, concerne la propension de l'auteur à abuser de la formule  qui se veut définitive pour bien ponctuer certains de ses paragraphes :

« [...] J'étais vide comme un chiffre zéro, mais justement, le chiffre zéro, c'est son vide qui fait sa  puissance et sa gloire.
[...] Il faut beaucoup de nuits pour voir la nuit.
[...] Au Brésil, la seule chose qui tombe jamais en panne, c’est les pannes.
[...] Le ciel était plein d’encre et je trouvais ma route. La ville était comme un œil fermé. »

C'est dommage et tout à fait inutile : sa prose est bien assez fluide et évocatrice pour se suffire à elle-même sans avoir besoin de ces effets de style superflus.
Alors ? Le voyageur qui avait dit oui un peu vite, reviendra-t-il de son voyage et le lecteur de sa lecture ?

« [...] Un voyageur, ça ne devrait jamais revenir mais qu’est-ce que tu veux, ce n’est pas ma faute si la terre est ronde. Je reconnais que ça marchait mieux avant, d’accord. Avant, quand la terre était plate, comment tu aurais pu revenir à ton départ ? »

Un voyage original et savoureux, une lecture fraîche et intelligente.

(1) - il serait arrivé la même aventure initiale à l'auteur lors de l'un de ses voyages mais il n'a pas su dire oui !

 

Bruno ( BRM) : les coups de Coeur de MAM et BMR

 

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