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Publié par collectif-litterature

vie_animale.jpgUne chronique d'Eric

 Le ton est ici singulier : il parle de l’homme comme d’un petit animal qui se résout à ses instincts pour mieux s’éloigner de ses rêves puis y revenir. La conscience minérale du temps qui jaillit de l‘état enfantin du monde nous est ici parfaitement restitué avec des mots qui demeurent en nous telles des évocations où des impressions de ce que nous avons perdu et que nous recherchons sans cesse : une réalité candide et barbare qui s’apparente à l’état naturel, à ce qui survit particulièrement de cette relation harmonieuse avec la terre,  les arbres et les animaux.

Qu’est qui fait que nous perdons peu à peu cette osmose avec le réel ? C’est bien ce à quoi tentent de répondre d’un manière assez radicale Justin Torres et ses trois petits effrontés, Mani, Joël et le narrateur (jamais nommé), sujets de son roman.

Constitué de phrases courtes, incisives, l’univers du roman s’incarne dans un humour ravageur et sentimental :

 « on était assis tous les trois à la table de la cuisine avec nos imperméables. Joël écrasait des tomates à l’aide d’un petit maillet en caoutchouc. On avait vu faire ça à la télé : un homme avec une grosse moustache et un maillet qui massacrait des légumes et des gens en poncho de plastique transparent qui se recevaient tout et s’amusaient  comme des fous. On avait envie d’avoir le même sourire qu’eux» (page14.)

Ce « on » envoûtant secrète un monde opaque constitué de variations quasi photographiques sur des moments accordés par la grâce de l’existence :la leçon de natation avec Paps (le père), les embardées sauvages dans un pick-up, les gloutonneries sur le tapis du salon alors que Ma se repose. Parfois on s’endort la nuit à même le sol d’un cagibi d’hôtel parce que le père est veilleur de nuit et que la mère travaille ; ce sont les lois des affligés de la terre perdus au milieu des hommes et au-delà de leurs lois.

Il faut parfois éviter les coups du père, ses errements de violence sans concession, et jouer avec la nourriture ou jeter des pierres sur n’importe quoi-des carreaux, des bêtes ou des murs, sur n’importe qui, parfois un quidam qui s’enfuit dans le vent. Peut à peu ce « on » devient trois mais comme une entité unique confrontée au quotidien avec déjà comme le début d’une nostalgie du lien tissé :

« Quand on était frères, on était des mousquetaires…Alors on était le nombre sacré de Dieu » (page 36 )

Le vent fait tourner les pages du temps originel et l’auteur progresse dans sa narration entre jeux brutaux et instants de tendresse puis peu à peu comme les horloges molles ou disloquées de Dali nous donne à voir le moment de la séparation sans que rien ne soit vraiment pressenti ; à moins que les images « des suicidés » des chutes du Niagara, ou le film que « le cinglé » laisse entrevoir n’imprègnent l’esprit déjà préparé du petit dernier, plus fragile, plus sensible, plus doué. Le temps est venu de la singularité et du détachement, mais dans l’hostilité évidemment des siens. Ce qui devait rester secret par l’écriture est dévoilé. Alors dans la grande apocalypse d’un homme piégé par ses mots,  le rêve d’une unité première s’effondre.

 Eric Furter, 8 juin 2012 

 

 Vie animale
Justin Torres
édition de l’olivier, 2012

141 pages, 18 €

 

Présentation de l’éditeur

 « On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu’à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. On avait des os d’oiseau creux et légers, on voulait plus d’épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore. »

 La famille, c’est la jungle. Les parents s’aiment, se battent. Au milieu du chaos, trois enfants tentent de grandir. La meute observe les fauves. Quand le père danse, les petits l’imitent. Quand la mère dort, ils apprennent à rester silencieux. La vie animale est âpre. Mais l’imaginaire est sans limite. Avec ce premier roman impressionnant, Justin Torres impose une langue, un rythme, un lyrisme électrique.

 Né en 1981 dans l’État de New York, Justin Torres a publié des textes dans la revue Granta et dans le New Yorker. Vie animale, révélation de la rentrée littéraire aux États-Unis, est son premier roman.

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