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Publié par collectif-litterature

noirs en blancs

 

            Une chronique de Jacques.          

 

 

 

           À l’opposé des autofictions nombrilistes qui caractérisent tant de romans français à la mode, Noirs en blanc s’inscrit profondément dans notre époque en abordant de façon originale la question de la fuite des cerveaux africains vers les pays riches. Un  problème dont on parle trop peu en France : en effet si l’on trouve quelques articles sur ce sujet, il y a peu d’études de fond et moins encore de romans. À ma connaissance, Noirs en blancs est même le seul roman français sur ce thème...          

 

 

 

        Denis Labayle a tout naturellement choisi un narrateur et plusieurs personnages qui sont de jeunes    africains issus de familles pauvres. Ils seront destinés à devenir médecins, ingénieurs, journalistes,  à l’issue d’études entamées à la fin des années 80, au moment ou le monde va    basculer et où s’écroule « le camp socialiste », en premier lieu l’URSS puis les pays qui gravitent autour d’elle.  

      

Zola Méké, le narrateur, est un jeune congolais qui a été envoyé à Cuba,  le seul enfant de son village dans ce cas, choisi grâce à ses excellents résultats scolaires. Naturellement,  c’est pour sa famille, pour le village tout entier, un honneur et une chance. La chance de voir l’un des siens devenir médecin, sortir de la pauvreté et revenir peut-être un jour pour aider son pays.  Mais comme tous les enfants africains qui bénéficient de bourses d’études de l’URSS, pour étudier à Cuba il doit, en dehors de ses heures de cours, travailler durement dans des vergers de citronniers. Une expérience difficile (le bagne, dit-il !).  

 

Denis Labayle va nous permettre de suivre Zola à travers les différentes étapes sa vie : Cuba et l’île de la Jeunesse, puis Saint Petersburg et le début de sa formation médicale, enfin Paris où il achève son cursus. Mais ce faisant, il nous fait découvrir d’autres personnages tout aussi passionnants. Celui de « Papa Guillaume », un ingénieur français admirateur de la révolution cubaine, qui prend Zola sous son aile protectrice et va, au moment de la disparition de l’URSS, se retrouver en porte à faux avec ses idéaux révolutionnaires puis quitter l’île pour continuer son combat en France. Ceux de Myezi, Albert et Maka, trois autres jeunes africains que Zola rencontre à Cuba ainsi qu’un autre médecin qu’il rencontrera en Russie et qui le suivra en France : Samuel.

 

La richesse du livre consiste à nous montrer les  différents parcours de ces femmes et de ces hommes, d’abord leurs certitudes de jeunesse, puis leurs doutes, leurs difficultés, parfois leurs bonheurs. Lorsqu’ils sont jeunes étudiants, chacun d’eux souhaite, ses études terminées, revenir dans son pays d’origine pour aider à sa construction, à son évolution, parfois pour lutter contre l’emprise des entreprises multinationales qui pillent les richesses de l’Afrique impunément. Arrivés à l’âge adulte, chacun va suivre sa propre trajectoire. Quelle sera celle de Zola ?

 

Albert et sa compagne Maka, dès la fin de leurs études de médecin et journaliste, retournent chez eux pour tenter de sortir leur pays de l’ornière de la corruption et de la violence. Politiquement isolés, ils vont se heurter à un pouvoir politico-économique aussi puissant que destructeur et ils vont le payer cher.

 

Samuel, lui, rêve d’une vie confortable heureuse en France, loin des problèmes de l’Afrique qu’il veut volontairement oublier.

 

Myezi, premier amour de Zola quand ils étaient sur l’île de la Jeunesse, moins politisée qu’Albert et Maka, a fait le choix de faire de la médecine en Afrique, avec toutes les difficultés que cela comporte : difficultés financières pour elle et sa fille, difficultés dans le travail puisqu’elle manque cruellement de médicaments et de matériel pour donner les soins les plus élémentaires. Malgré ces problèmes,  c’est là malgré tout qu’elle s’estime le plus utile.

 

Zola, qui n’est pas un révolutionnaire comme Albert, oscille entre les deux comportements, et au fil des chapitres nous allons suivre son évolution pour savoir s’il va choisir la voie de Myezi, celle de Samuel... ou une autre, peut-être !

 

Denis Labayle semble avoir réuni un grand nombre de témoignages pour dresser les portraits de ses principaux personnages et cela rend le livre à la fois humain, vrai et passionnant. Nous découvrons avec Zola l’incroyable racisme anti-africain de la Russie contemporaine ; les difficultés que la société française impose à ces médecins étrangers qui pourtant sont si utiles à notre système de santé, puisqu’ils occupent souvent des fonctions dont les autres médecins ne veulent pas ; l’effroyable disparité entre la médecine occidentale (français, en l’occurrence) et la médecine africaine privée de tout ; la force du pouvoir attractif que le confort matériel et professionnel peut exercer ainsi que la façon dont il peut pousser à renier ses idéaux de jeunesse... ce sont certains des enjeux du livre. Il y en a bien d’autres encore, qui font son intérêt pour le lecteur : chacun y trouvera son compte.

 

Pour ma part, j’ai été tout particulièrement intéressé par le personnage de « papa Guillaume », cet ingénieur qui a tant donné à la révolution cubaine, que celle-ci a rejetée d’une façon aussi injuste que brutale, mais qui a conservé malgré tout ses idéaux révolutionnaires et a poursuivi la lutte en France en aidant les travailleurs immigrés sans-papiers. Un beau personnage, lié à l’Histoire, dont le parcours est émouvant et dont l’auteur a su rendre avec subtilité les liens complexes qui l’unissent à Zola, si différent de lui par certains aspects.

 

Vers la fin du livre, Myezi, qui a fait le choix de l’Afrique, donne son avis à Zola sur le choix qu’a fait celui-ci de continuer à soigner en France :

 

« Certains disent aussi qu’un médecin est toujours un médecin quelle que soit la couleur de sa peau. Mais moi, j’en ai marre de voir des médecins blancs des ONG venir soigner les enfants des pauvres nègres, pendant que vous, les médecins africains, vous allez soigner les vieux blancs chez eux. C’est absurde ! Par moment, j’ai envie de gueuler aux gens de ton pays d’adoption : reprenez vos ONG et rendez-nous nos médecins. »

 

Noirs en blanc est vraiment un remarquable roman, aussi plaisant à la lecture que stimulant intellectuellement. Ce n’est pas si fréquent, non ?

 

 

 

Noirs en blanc
Denis Labayle
Éditions dialogues (janvier 2012)
346 pages ; 19 €

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