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Publié par collectif-litterature

musique2Une chronique d'Eric Furter.

 

  A priori j’avais quelques préventions à lire ce livre de Bruno Le Maire :  Musique absolue. Une répétition avec Carlos Kleiber. Tout d’abord ce titre un peu austère visant plus précisément un public de mélomanes avertis  ensuite l’auteur appartenant à la jeune garde du sarkosysme, candidat malheureux  au poste convoité de premier secrétaire de l’U.MP, plus connu pour ses compétences sur la modernisation de la pêche et de l’agriculture que pour ces connaissances musicales et ses prises de position sur tel enregistrement de Nikolaus Harnoncourt ou telle prestation de Cécilia Bartoli.

 J’avais bien tort : Bruno le Maire dresse ici un portrait saisissant de ce génie méconnu – lui même était fort discret – chef d’orchestre mythique mais toujours dans l’ombre des grands noms : Karajan,  Otto Klemperer ou encore Willem Furtwängler.

C’est un être tourmenté, doutant de lui, certes méticuleux mais jamais capricieux a l’égard de son orchestre. La permanence du doute sur ses compétences en matière de direction musicale semble lié au complexe suscité par son père Erich, une référence absolue dans ce domaine.

Cependant Carlos entretient avec son orchestre une relation particulière ; son humour parfois involontaire est ravageur et contribue à susciter cette osmose si particulière  avec les musiciens. Il leur raconte des anecdotes sur la vie des compositeurs joués, s’inspirent de leur vie pour diriger : lors d’une répétition de la 4ème de Beethoven, peu satisfait du jeu de son orchestre, « il demande à ce dernier de jouer comme si « la répétition était finie » ou encore dans un autre mouvement de cette même partition, il leur dit à brûle pourpoint « Thèrese Brunswick, cela vous dit quelque chose ?  Silence de mort dans les rangs… dans la plus grande confusion, Carlos poursuit son explication (…)

Vous pouvez vous moquer de cette Thèrese Brunswick, vous avez le droit, sauf que Beethoven aimait cette Thèrese Brunswick donc au début du deuxième mouvement, vous devez jouer :Thèrese ! Tim-tam ! Thérese ! Le « e » aspiré envolé comme un oiseau » (page 36)

D’autre part, c’est un homme qui charme et « inspire un mélange de crainte de fascination et de respect ». L’auteur nous rappelle que les grandes formations musicales n’en font souvent qu’à leur tête  sachant que le chef d’orchestre n’est que de passage : « je pourrais vous citer beaucoup de chefs, certains des plus célèbres  qui se mettent à leur pupitre et les musiciens grognent ;le chef donne une indication aux violonistes ?Les violonistes passent outre. Une autre aux percussions ?Les percussions font la sourde oreille » (p 23)

 

Si Carlos est un génie c’est qu’il garde malgré tout sa patte musicale et fait plier les musiciens à son désir grâce à ce charme inné, cet art d’imposer sans faire preuve d’autorité : « pour lui les formations les mieux huilés sont disposés à modifier leur sonorité (ce qui est une gageure) qui est pourtant leur marque de fabrique, vous savez. Carlos savait quoi obtenir de son orchestre, et comment. » (page 26)

 

Ce pédagogue incontestable use d’images cocasses et coquines pour faire passer un message plus tonique afin de créer l’harmonie musicale. Pour le fameux concert à Vienne du jour de l’An en 1992 alors qu’il trouve que son orchestre joue d’une manière assez lourde les œuvres musicales plutôt gracieuses imposées par la tradition (Valses de Strauss, Strauss à nouveau et pour finir Strauss) il l’interpelle ainsi : « Plus léger ! Beaucoup plus léger ! Imaginez que passe devant vous une femme aux longues jambes et des talons très hauts (note du critique :l’orchestre viennois était a ce moment là exclusivement masculin !). Vous jouez comme elle marche ! (…) Léger ! Une femme sur des talons hauts !on reprend à 54,non 53,vous êtes tous à 53 ;non pas comme ça vous jouez comme des éléphants ! (page 24)

Aux formations aguerries connaissant les partitions sur le bout de leur doigt, il demande un peu de rouerie, un peu de malhonnêteté afin de tenter quelque chose de nouveau et de proprement inouï.

 

C’est surtout par la description du milieu musical allemand que Bruno Le Maire dresse un creux le portrait d’un pays soumis au totalitarisme : les choix musicaux des chefs d’orchestre révèlent le courage de chacun. La musique devient un choix politique qui marque l’ allégeance ou la fidélité au régime en place.  Le père de Carlos trouvant l’atmosphère irrespirable dans ce pays s’exile en Argentine (d’ou le prénom Carlos).

La fin de la carrière de Carlos Kleiber est un long cheminent maladif :atteint d’un cancer à la prostate, ses prestations deviennent de longs calvaires erratiques :

« Il état immobile au pupitre, les bras ballants la tête incliné …Il erre dans les rues de Salzbourg en pantoufles et robes de chambre, mal rasé alors que la société autrichienne ne fait aucun cadeau sur les convenances » (page 92-93) ; son statut de maestro lui permet d’annuler quelques concerts au dernier moment, impose aux directeurs de théâtre de faramineux cachets de star  afin de pouvoir mener (malgré certaines déficiences) le train de vie du séducteur  qu’il a toujours été,  malgré sa fidélité morale constante à son épouse, Stanka.

Pour lui la musique fut une inquiétude et la réponse à cette inquiétude viscérale,  comme si l’insatisfaction était le moteur de sa vie. Il fut le grand interprète et spécialiste de la symphonie inachevée (la huitième) de Schubert ; ne doit-on pas y voir là un symbole ?

 

Bruno le Maire décrit avec précision l’état de pourrissement moral et intellectuel de cet univers viennois usé, vieillissant, au seuil d’une nuit sans lendemain avec la rage d’une imprécateur –influencé par Thomas bernhard-dressant avec amertume le constat d’un pays en fin de parcours, incapable de reconnaissance à l’égard de ses plus grands talents.Les derniers phrases du livre évoque cette nuit qui tombe sur l’Europe « Ce 17 juillet (carlos Kleiber) est enterré par trois prêtres en présence de quelques dizaines de personnes, sa famille et des gens du village pour la plupart. Dans le lecteur CD de son Audi A8,on retrouva un de ses enregistrements de la symphonie inachevée de Schubert. »(dernière page)

 

Eric Furter

 

Présentation de l'éditeur :

 

«Tandis que lui avait du génie. Faites un effort! Mettez-vous cela dans le crâne! Ou sinon, mieux vaut arrêter notre entretien tout de suite. Je n'ai plus l'âge de répéter quinze fois les mêmes choses. Vous me rebattez les oreilles avec les autres chefs. Depuis une heure, vous me les citez tous comme si je ne les connaissais pas : sachez que je les connais, je les connais cent fois mieux que vous, ils ont dirigé à deux mètres de mon pupitre, je les observais de biais. Je leur devais obéissance. Oui, je veux bien, ils ont un petit talent, ils savent faire. Mais lui seul avait du génie

 

L'auteur
Bruno Le Maire a déjà publié aux Éditions Gallimard Sans mémoire le présent se vide (collection blanche, 2010). Musique absolue est son premier roman.

   
   
   
   
   
   

Musique absolue. Une répétition avec Carlos Kleiber
Bruno Le Maire
Collection l’infini (Gallimard, 30/08/2012)
103 pages ; 11,90 €

ISBN

2070137082

EAN

978-2070137084

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