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Publié par collectif-litterature

 

gordana.jpgUne chronique d’Emmanuelle

 

 Un vrai coup de coeur pour Gordana, ce court récit de la romancière Marie-Hélène Lafon "vu" par le peintre Nihâl Martli !

 

Deux reproductions s'imposent d'emblée – en couverture et en quatrième de couverture - enfermant le texte dans les remparts de deux nuques énigmatiques et massives à la fois dérangeantes et fascinantes. Et l'on a hâte de pénétrer la citadelle...

 

Marie-Hélène Lafon part de presque rien, fantasmant puissamment le quotidien le plus banal pour s'immiscer dans le silence et le secret des êtres. Et son récit prend rapidement de l'ampleur, confinant parfois à la démesure tout en éclairant discrètement, avec sensibilité et poésie, les zones d'ombre masquées par la carapace des corps.

 

 Au supermarché de son quartier dans lequel elle se rend à jours et heures fixes, une retraitée anonyme et solitaire croise régulièrement une caissière peu diserte et un client mutique. Observant leurs expressions, leurs attitudes et leurs gestes avec un regard d'une intense acuité elle se met alors à broder, à inventer la vie de ces personnages tout en nous dévoilant par la même occasion quelques bribes de la sienne.

 

Son imagination prolifique parvient, au-delà du silence et de la mystérieuse opacité de ces corps qui semblent affirmer leur présence au monde dans une sorte de brutalité organique, à révéler la solitude et le désarroi qu'ils abritent. Ainsi, celle qui – apprendra-t-on – fut dans son adolescence les yeux de sa grand-mère aveugle «encalminée» devant sa fenêtre se fait-elle la voix de cet homme «engorgé dans son corps» et de cette caissière «cuirassée», «à l'abri des mots mais aussi du toucher» qui «fait des gestes, exécute, mais ne voit pas les personnes ». Et ce que l'on ne voit pas, ce que les paroles ne peuvent ou ne veulent communiquer, les mots de la fiction semblent pouvoir l'approcher.

 

On est immédiatement happé par l'écriture de Marie-Hélène Lafon, par sa force et sa densité, par ce recul, cette distance humoristique ou poétique.

 

Les phrases sont taillées à la serpe, courtes ou très ponctuées, solidement rythmées, la langue semble travaillée dans la masse avec des mots bruts et drus contrastant pafois de manière saisissante avec quelques termes plus élaborés. Et de fréquents décalages langagiers (1) accompagnés d'un recours jubilatoire à la personnification des différentes parties du corps donnent souvent une tonalité absurde et expressionniste virant au fantastique (2)...

 

La narration se déroule avec une grande simplicité et une parfaite efficacité.

 

Le récit, d'abord extérieur, semble démarrer à la troisième personne mais il passe soudain au "je" après quelques pages quand la narratrice se met brusquement à évoquer son enfance et son adolescence puis, plus tard, sa vie de femme; une narratrice dont on découvre le prénom plus tardivementencore. Comme si le récit, en se rapprochant progressivement de sa narratrice, en faisait l'héroïne à son corps défendant, une héroïne amenée inéluctablement, en fabulant sur les autres, à révéler sa propre solitude, à dénouer son propre silence.

 

L'auteure joue par ailleurs habilement sur les modes indicatif et conditionnel, ceux de la réalité et de la fiction, et sur les temps. Le récit principal se déroule au présent - temps de l'observation par la narratrice du réel qui l'entoure - et aux différents temps du passé dans les flashes-back retraçant sa vie antérieure. Et la vie inventée des personnages est transcrite au passé ou au présent du conditionnel selon qu'elle imagine leur jeunesse ou envisage leur avenir proche.

 

1) Des associations de mots inattendues ou des inventions verbales notamment...

 

2) Dans le morceau d'anthologie décrivant les seins de la caissière...

 

Quant aux peintures de Nihâl Martli, en parfaite osmose avec le texte, elles renforcent encore sa puissance mais en soulignent aussi les échappées poétiques, ces quelques fragiles et lumineux instants.

 

Gordana est donc un "livre à deux voix" parfaitement réussi qui donne envie de lire les autres textes de Marie-Hélène Lafon comme de découvrir le travail de ce talentueux peintre turc.  

 

Extraits :

  

p.8/9


Elle s'appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s'il avait surpris et arraché d'elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s'obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l'axe. On devine des dents puissantes, massives, embusquées derrière des lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine. On reste au bord de ce que doit être ailleurs, dans une autre vie, le sourire dégoupillé de Gordana. Et son rire. Un rire de gorge, grave, rauque, presque catastrophique. Un rire acrobatique et très sexuel. Le cou de Gordana est crémeux, solide, charnu. Ce cou habité de forces impérieuses la plante dans la vie comme un arbre en terre. Les pulls sommaires de Gordana, encolure ronde ou en V, dégagent son cou, pièce maîtresse d'un corps qui ne manque pas d'atouts canoniques. Les cuisses galbées, d'un jet dru. Elles reposent à plat, moulées dans le jean, posées l'une à côté de l'autre, en immuable oblation. Gordana ne croise pas les jambes, la position deviendrait intenable. Elle se tient droite, la blouse, courte rouge gansée de blanc, ouverte sur ses cuisses efficaces.

 

 (...)

p. 13

(...)

 J'ai l'oeil, je n'oublie à peu près rien; ce que j'ai oublié, je l'invente. J'ai toujours fait comme ça, c'était mon rôle dans la maison, jusqu'à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d'autre pour lui raconter , elle disait qu'avec moi elle voyait mieux qu'avant son attaque. Elle appelait son attaque le jour de sa première mort; elle était gaie, pas accablée du tout, vive, débarrassée, elle disait ça aussi, débarrassée. Je ne lui demandais pas de quoi. On riait; elle m'appelait sa poulette, ou michonne, ou la sucrée quand j'ai attrapé quinze ou seize ans et qu'elle a cru que je devenais jolie, que je plairais aux garçons, qu'ils me plairaient aussi, que je serais amoureuse. Elle croyait ce que croient, ce que veulent croire les grands-mères quand elles sont douces et aveugles , et que leur petite-fille, la seule, l'unique, attrape quinze ans. Les autres petits-enfants sont des petits-fils, plus oublieux, moins prompts à venir s'asseoir sur le fauteuil bas à côté de la grand-mère encalminée pour toujours devant la fenêtre, moins habiles à faire exister les choses, les bêtes et les gens pour toujours dérobés, enfoncés dans le noir. Elle disait que ce n'était pas le noir; elle parlait d'une sorte de kaléidoscope, ça remuait, des lueurs, ou des luisances, des vagues verticales comme un rideau de pluie dans le brouillard. Personne ne pouvait savoir ce qu'il y avait de l'autre côté de la première mort de grand-mère Lucie. J'étudiais le latin, je pensais que la lumière était réfugie toute dans son prénom, et dans une poignée de mots qui lui allaient bien, lucide, luciole.

 

(...)

 

 

Gordana,
Marie-Hélène Lafon , vu par Nihâl Martli,
Editions du Chemin de fer, Mars 2012, 60 p.

 

Présentation de l'éditeur:

 

Il y a le monde en partie dans la peinture de Nihâl Martli. En effet, si l’artiste semble se focaliser sur la représentation de figures, majoritairement féminines, les rôles et personnages qu’elle convoque, les avatars qu’elle met en scène, interrogent tour à tour l’art, le statut de la femme, le sens aussi de la vie. Car peindre, c’est parler du monde, la peintre se cache derrière ses pinceaux pour oser une parole forte et limpide, parfois énigmatique, parfois lyrique, souvent référencée, mais toujours poétique. L’artiste cependant n’oublie pas la technique et semble au contraire prendre un plaisir infini à l'éprouver, à se jouer de la touche, de l’aplat ou du glacis, maniant à merveille les épaisseurs qui deviennent transparence, les épanchements de couleur qu’elle maîtrise se muent en source de lumière ou en voile léger sur une féminité militante.
Nihâl Martli est née à Posof (Turquie), en 1982.
 

 

Biographie et bibliographie de l'auteure :

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-H%C3%A9l%C3%A8ne_Lafon

 

A propos du peintre :

 

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Nihal_Martli

http://www.martli.net/paintings/2009/

 

 

 

 

 

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