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Publié par collectif-litterature

  

Tatiana Arfel

 

Photo : copyright Ianna Andreadis

Après avoir publié deux chroniques sur L’attente du soir dans le collectif-littérature, l’idée de l’entretien s’est imposée à nous comme une évidence. Parallèlement, le livre a également été discuté dans un cercle de lecture dans lequel deux membres du collectif sont présents, et là aussi, tout naturellement, des questions ont émergé de la discussion.   

 

Voici les réponses de Tatiana Arfel, qui a joué le jeu et accepté de nous répondre avec beaucoup de gentillesse et de disponibilité.

 

Tatiana Arfel.  Avant toute chose, je tiens à vous remercier pour vos trois chroniques. Vous avez pris contact avec moi au moment où je terminais mon troisième roman, donc dans un état de doute, ai-je bien transmis ce que mon personnage voulait dire, lui ai-je été fidèle… Ces mots que vous avez portés sur les deux premiers m’ont été précieux. Tous vos mots, mais, particulièrement, dans la chronique d’Albertine, le fait de laisser de côté toute interprétation de vraisemblance psychologique (il s’agit plutôt d’intériorité, sujet plus large), et, dans les chroniques de Jacques, la question de l’allégorie pour L’attente du soir, et celle de la langue comme personnage à part entière dans Des clous.

Encore, merci pour vos lectures précises et fines, et merci pour votre envie de les faire partager. Merci aussi pour vos solides questions ! 

 

Tatiana Arfel, comment vous présenteriez-vous aux lecteurs du « collectif-littérature » qui ne vous connaitraient pas ?

 

Tatiana Arfel. J’ai trente-trois ans, je suis née à Paris et me suis installée à Montpellier, pour le soleil et pour pouvoir écrire dans le calme. Je partage mon temps entre l’écriture, l’animation d’ateliers d’écriture, plutôt pour des publics en difficulté (détenus, en réinsertion…), et l’association Penser le travail Montpellier, que nous avons créée en collectif, et qui vise à faire émerger une parole collective autour du travail (la place qu’il prend, l’épanouissement ou la souffrance qu’il génère) au moyen de soirées débats dans des cafés et ateliers variés.

J’ai écrit L’attente du soir vers 2007, premier roman refusé par beaucoup d’éditeurs (vous qui envoyez des manuscrits, persévérez !). Un jour, en 2008, j’ai reçu un appel de Fabienne Raphoz, des éditions Corti, qui l’acceptait. Depuis, elle est ma fée éditrice, présente et confiante, très drôle aussi.

 

Êtes-vous un écrivain méthodique et organisé, qui se fixe des horaires stricts et s'y tient, ou au contraire quelqu'un qui écrit au gré de son inspiration ?

 

Tatiana Arfel. Oui, je suis plutôt rigoureuse, je ne crois pas à l’inspiration jaillissante miraculeuse, mais au travail. Je laisse longtemps à mes personnages pour venir à moi. Quand j’ai l’impression de pouvoir capter leurs voix, je prends des notes, puis, plus tard, j’écris un plan détaillé. Ensuite, je passe à la rédaction : deux heures par jour, cinq jours par semaine, sans discuter, voilà mes horaires de bureau. Un livre est donc écrit (premier jet) en trois, quatre mois. Mais il faut cependant compter toutes les années de maturation.  

 

Pour L’attente du soir, avez-vous préparé un plan détaillé de l'histoire, jusqu'au découpage en chapitres, avant de commencer l'écriture ? Ou bien avez-vous laissé une part à l'improvisation ?

 

Tatiana Arfel.  J’avais un plan extrêmement détaillé, pour tenir le souffle. Soit six à sept pages en tout, environ quatre lignes pour chaque personnage, au sein de chaque chapitre. Le découpage était déjà fait dans l’alternance des trois voix, mais il m’était trop difficile de sortir de l’un à l’autre toutes les deux, trois pages (comme un comédien qui devrait sans cesse entrer dans un autre rôle, un autre corps), donc j’ai écrit chaque personnage tout du long : tout Mademoiselle B, tout Le môme, tout Giacomo, puis j’ai remis tout ça dans le désordre.

Par contre, malgré ce plan détaillé, des choses imprévues ont surgi, heureusement. Le plan sert à se cadrer, se rassurer, mais ensuite, les personnages font ce qu’ils veulent. Par exemple, Giacomo devait mourir avant la fin, et apparemment il a refusé. Que sa vie soit longue ! 

 

L’histoire est- elle inspirée d’un fait réel ?

 

Tatiana Arfel. Non. Cela me paraît très difficile, dans ma façon d’écrire, de tenir un fait réel à bout de bras et de le fictionnaliser. Je préfère partir de rien. Les personnages, à mon idée, existent déjà. Ne demandent qu’à jaillir : c’est à moi d’écouter. Pour l’anecdote, voilà comment j’ai découvert Le môme : je suivais un atelier d’écriture. J’avais récolté deux bouts de papier, avec lesquelles je devais écrire un texte : « une mère et sa fille se discutent », et « au-delà, c’était l’inconnu ». Je n’avais pas envie d’écrire une dispute mère-fille, ni une histoire d’explorateur.  J’ai donc coupé les papiers en deux et les ai collés, ce qui a donné : « Une mère, c’était l’inconnu ». Quelque chose s’est alors agité, j’avais trouvé Le môme : écrire ce que c’est, de ne même pas savoir ce que c’est, une mère. Le texte ainsi écrit est quasiment reproduit, tel quel, à la toute fin du roman.  

  

Les trois solitudes principales sont la colonne vertébrale du roman mais toutes les solitudes annexes qui gravitent autour se sont-elles mises en place incidemment ? Etaient-elles prévues chacune dès le début de la construction du roman ? Ou bien dans quelle mesure les personnages manipulent-ils un peu l'auteur ?

 

Tatiana Arfel.  C’est joli, solitudes principales, et solitudes annexes ! Comme des constellations…

Je ne fais quasiment rien dans la maîtrise (peut-être que ça viendra avec l’âge ? est-ce souhaitable ?), les autres solitudes sont en effet incidentes. Oui, les personnages me manipulent, ou plutôt, ils m’appellent, et je cours derrière… Je suis à leur service. Ainsi, dans mon troisième roman, flottait vaguement l’idée d’une femme que rencontrerait mon héros. Sans rien de certain. Et elle est finalement brutalement apparue, avec un prénom, un corps, un métier, des idées. D’où sort-elle, je ne sais pas.  

 

Avez-vous des relations privilégiées avec le monde du cirque, notamment avec les clowns ?

 

Tatiana Arfel. Pas du tout. Peut-être même que les circassiens ont relevé, agacés, des impossibilités dans les numéros que je décris. Je suis quelquefois allée au cirque, comme tout le monde. Mais avec modération, car il s’en dégage, pour moi, une très grande mélancolie (et non de l’amusement), à laquelle il est difficile de faire face. Enfin, je conseille tout de même à tout le monde de ne pas rater le Cirque du Grand Céleste, s’il passe près de chez vous.  

 

Beaucoup de thèmes se croisent dans le roman : réflexion sur le rôle des sens dans notre perception du monde, sur le regard des autres qui nous construit ou nous déconstruit, sur l’empathie comme moteur des relations humaines…Ces choix sont-ils venus pendant l’écriture du récit ou étaient-ils préétablis ?

 

Tatiana Arfel. Ils sont venus pendant l’écriture. Ce qui est préétabli, dans mon plan, c’est l’histoire concrète : tel personnage se trouve ici, fait ceci ou cela. Pas ses réflexions sur la vie, qui viennent du personnage lui-même, pas de moi, que je ne partage pas toujours, d’ailleurs. Je prends tout le paquet : un personnage arrive, j’écris tout ce qu’il a à dire. Même si, naturellement, je suis parfois d’accord. Mais je suis leur porte-voix, pas l’inverse.  

 

 

C’est peut-être une vision un peu freudienne, mais j’ai eu l’impression que vous aviez voulu exprimer l’inconscience de soi en ce qui concerne le môme, comme si son « moi » n’était pas encore construit. En effet, d’une part c’est le seul personnage qui ne s’exprime pas à la première personne ; d’autre part, dans le dernier tiers du livre, il marque toujours un temps de retard, une sorte de décalage dans la perception des évènements par rapport, notamment, au personnage de Giacomo. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

 

Tatiana Arfel. Vous avez raison, bien sûr, même si je ne le pense pas comme tel au départ (pas de maîtrise, suis emportée par le souffle physique de chacun). Pour le fait de s’exprimer au « il », en effet, personne n’a jamais dit « toi » au môme, comment dirait-il « je » ? J’ai sûrement sans le vouloir « copié » ce jeu je-il du magnifique roman : L’enfant bleu, de H. Bauchau, où advient le même phénomène. Pour le temps de retard, mystère. Il n’est pas voulu, et pourtant il est logique… C’est de plus en le môme que se niche la décision finale, on l’approche donc de l’extérieur, avant d’en avoir le fin mot, intérieur.  

 

 Quand on parvient au dernier mot de votre premier roman, — c’est aussi le cas, dans une certaine mesure, pour le deuxième, Des clous — on éprouve une impression de plénitude, proche de celle que laisse le recueil de nouvelles de Panaït Istrati, Vie d’Adrien Zograffi. C’est tellement rare de se sentir « nourri », comblé, surtout à notre époque où les motifs de griefs, voire de déréliction , ne manquent pas. Pouvez-vous nous dire en quoi cette philosophie du don anime votre écriture ?

 

Tatiana Arfel. D’abord, merci… Pour ces mots et cette belle référence littéraire. Et, c’est vrai, cette idée de don m’occupe beaucoup, même si je n’ai jamais pensé à la formuler ainsi. Je sais qu’on aime bien dire qu’on écrit pour soi, qu’il ne faut pas chercher à avoir d’effet sur le monde, que ça ne sert à rien, que c’est naïf… Mais, justement parce que les motifs de grief ne manquent pas, parce que la vie réelle est si dure, je n’ai pas envie d’en rajouter, avec par exemple un roman noir où tout le monde finit torturé ou mort (même si, dans certains cas, c’est nécessaire, à but dénonciateur – disons, je n’ai pas envie d’un roman cynique à peu de frais, c’est bien trop facile, et si difficile de plutôt essayer d’espérer, je crois que nous penchons naturellement vers le bas, j’essaie donc de lever la tête). Pour moi c’est une question de décence, aussi. Si on peut, on doit : il faut apporter quelque chose. Donner, soulager, faire réfléchir. Quand, en atelier d’écriture, une femme atteinte de cancer, un homme emprisonné, écrivent tout à coup un texte dense, lumineux ou sombre, mais ouvert au monde, je suis moi-même touchée, je reçois cette plénitude-là. J’espère que vous la trouverez dans mon troisième roman, où ce but est encore plus prononcé.  

  

« Comme de longs échos qui de loin se confondent / Dans une ténébreuse et profonde unité, / Vaste comme la nuit et comme la clarté, / Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
Au fur et à mesure que je progressais dans la lecture de votre roman, ces quelques vers du sonnet de Baudelaire, Correspondances, ne cessaient d’affleurer à ma mémoire à la manière d’un leïtmotiv, tant il est vrai que vous faites se croiser et se superposer les différentes sensations — sons, couleurs, lumières, parfums, — comme autant de correspondances. Par ailleurs, le symbolisme imprègne également de nombreuses pages de votre roman, ne serait-ce que celui de l’image/réalité (on pense alors à la pièce de Calderon, La vie est un songe) ou celui des lieux (lieux ouverts, lieux clos dont le cercle et le cube). Quels éclairages pouvez-vous nous apporter à ce sujet ?

 

Tatiana Arfel.  Question intéressante, mais difficile pour moi, je théorise peu. Vos propos sur le symbolisme sont intéressants, mais ne m’ont pas effleurée, on est agi par ce qu’on écrit… Disons que je suis affligée du peu de place qu’on donne à nos cinq sens aujourd’hui (lieu de travail hygiénisé, chasse aux odeurs corporelles, corps lointains ne se touchant pas…). Si on porte attention aux sens, les correspondances (j’avais également en écrivant ce poème en tête) en découlent naturellement. Je trouve que nous manquons de temps, pour regarder s’ouvrir une fleur, écouter du jazz, cuisiner, que ce temps est empli de travail, de télévision, de stimuli publicitaires… Or, cela me paraît une belle voie de présence au monde, que celle de l’incarnation. L’attente du soir est un microcosme où cela est possible, Des clous est le macrocosme qui l’entoure, et mon troisième roman superposera les deux à l’intérieur d’un seul homme, Aurélien.

 

La première de couverture représente un tableau de Chagall. Or, il se trouve que la peinture du môme, par le choix de ses thèmes, les couleurs, en particulier lorsqu’il se met à faire le portrait des gens dans le cirque, évoque fortement la peinture de Chagall, sans compter les nombreux tableaux qu’il a consacrés au monde du cirque. Avez-vous pensé à ce peintre en particulier lors de vos évocations ? Si oui, pourquoi ?

 

Tatiana Arfel.  Je n’y ai pas pensé (ne savais même pas que Chagall avait peint le cirque, c’est dire…), c’est ma fée éditrice, Fabienne Raphoz, qui en a eu l’idée, et Chagall a fait écho immédiat. Pour ma part, je ne pensais à aucun peintre, attendu que Le môme refait seul l’histoire entière de la peinture. J’imaginais des toiles sauvages et colorées, sans précédent pictural (même s’il y a toujours un précédent). J’ai même essayé de les représenter, de les peindre, ces toiles, mais, disons sobrement que ce n’est pas mon domaine, du tout.  

  

Vous êtes en train de terminer votre troisième roman, dans lequel, dîtes-vous, vous revenez à une écriture plus poétique que dans « Des clous ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?

 

Tatiana Arfel.  Oui, je sais que beaucoup de lecteurs ont été déçus par le peu de poésie de Des clous, mais avec le sujet, il était impossible de faire mieux. Il fallait dénoncer ce vide de langage en l’utilisant, et j’ai restreint au maximum les occurrences poétiques, même si cela me faisait mal au cœur. 

 Ce troisième roman, dont le titre n’est pas arrêté, est l’histoire d’Aurélien. Aurélien est normal, tellement normal qu’il est bien trop normal. A tout fait dans les temps, sans le désirer : études, mariage, enfants, carrière. Dans le même temps, n’a été présent à rien : était ailleurs, mais où ? Comme nous tous, lorsqu’on rentre chez soi, et qu’on ne se rappelle même plus par où l’on est passé. Aurélien a des carnets intimes, où il consigne uniquement la météo, le saint du jour, des proverbes (langue blanche, comme Des clous). Un jour, il va lui arriver quelque chose (mystère, mais ce n’est pas une rencontre amoureuse) qui le bouleversera, le forcera à s’interroger sur toute cette vie non vécue, ces moments oubliés, ce corps qu’il déteste. Il cherchera alors à (ad)venir au monde, à sortir de sa cotte de mailles, comme il l’appelle, à s’incarner, à être là (langue poétique, de L’attente du soir). Y arrivera-t-il, vous le saurez en prochain épisode… Sortie en 2013… J’espère que vous l’aimerez, comme moi je l’ai aimé.  

 

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Les deux chroniques sur L’attente du soir :
celle d’Albertine.
celle de Jacques.
La chronique sur  Des clous.

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