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Publié par collectif-litterature

 

desclous.jpg  Une chronique de Jacques.

 

Le premier roman de Tatiana Arfel L’attente du soir, par son écriture, ses thèmes, sa subtilité dans la description des rapports humains, son onirisme et sa poésie, avait stimulé mon imaginaire et m’avait enthousiasmé. En lisant la quatrième de couverture de son deuxième roman Des clous, plongée en apnée dans le monde du travail et de la réalité sociale la plus crue et la plus dure,  je me suis  tout d’abord dit que celui-ci semblait en être le contrepied romanesque. Dans le même temps,  j’ai eu  un préjugé favorable : outre que la qualité de L’attente du soir était une sorte « d’assurance-lecture », la charge  annoncée contre un certain capitalisme contemporain et les techniques de gestion « modernes » des ressources humaines,  dignes du 1984 d’Orwell  (mais en pire),  avaient de grandes chances de me séduire et d’emporter mon adhésion.

Ce fut le cas, même si une cinquantaine de pages ont été nécessaires pour entrer  dans le roman. Le temps nécessaire pour que je fasse connaissance avec les  six salariés en perdition de  l’entreprise Human Tools (ou HT pour les intimes), avec le  fondateur et patron de HT Frédéric Hautfort, un homme pressé que l’on adore détester, avec la DRH Sabine et le comédien Denis, avec Roman et Selim. Des personnages nombreux, dont nous découvrons (de l’intérieur) l’histoire personnelle, les espoirs, les ambitions, les craintes, parfois le désespoir.  Une fois mémorisées les personnalités de chacun et leurs interactions avec les autres personnages, la lecture devient très vite plaisante et prenante, un plaisir qui s’accroit quand, au fil des pages, les personnages prennent de la chair, de la densité, de l’humanité. 

Tatiana Arfel tient merveilleusement les deux bouts de la chaîne : d’un côté des techniques de gestion absurdes et dégradantes décortiquées avec une précision presque maniaque, de l’autre des êtres humains dans toute leur complexité, leurs difficultés, mais aussi leur richesse, une richesse humaine  pulvérisée par l’entreprise Human Tools. Le cœur du livre c’est l’interaction des deux, mais c’est  aussi la réaction et la tentative désespérée de ces salariés pour sauver l’essentiel : leur âme.

Catherine est un de ces personnages attachants. DRH humaniste et expérimentée, elle considère chaque personne comme un  être humain à part entière qu’il faut aider et former quand il traverse une période difficile. Une hérésie pour Human Tools et son chef ! Elle est donc remplacée par Sabine, qui assume avec enthousiasme les nouveaux objectifs  d’une DRH performante selon les critères de la société : « Aujourd’hui, on ne cherche plus seulement à traiter une intériorité douteuse, comme si la personne était une totalité sacrée unique alors que les nouvelles sciences psychologiques ont compris qu’une personne est avant tout une séquence de comportements évaluables, quantifiables, rationalisables. Proaction, réaction, feedback, circulary patterns, efficacité et rendement : un système gagnant/gagnant. »

Les six employés « non-conformes » doivent être virés. Sans état d’âme, naturellement. Mais il faut que leur licenciement ne coûte rien à l’entreprise. Qu’ils soient donc licenciés pour faute professionnelle grave. Mais Human Tools peut faire mieux : leur licenciement va rapporter à l’entreprise ! Comment se débarrasser sans frais de salariés dont on ne veut plus ? HT prévoit  de  vendre la technique qui va être mise en œuvre pour se débarrasser des indésirables : un plan de formation bidon assorti d’exigences tellement ahurissantes qu’il leur sera impossible de s’y conformer.

Vous l’avez compris, ce n’est pas une histoire rose ! Mais la dureté des situations vécues par Catherine, Rodolphe, Francis, Marc, Sonia et Laura est compensée par des passages décapants et drôles, par exemple quand on aborde les détails du croustillant plan de formation, ou encore quand l’auteur s’attache à décortiquer le jargon utilisé par le cénacle dirigeant.   On pourrait d’ailleurs dire que le langage utilisé par l’entreprise est un personnage à part entière de l’histoire. Sonia, une des employées « non-conformes », est sollicitée une dernière fois avant son départ pour ses compétences de linguiste. Elle doit mettre en place un « Protocole de vocabulaire Purifié » qui établira la liste des seuls mots que les salariés auront le droit de prononcer dans l’entreprise. « (…) Nous avons passé les deux premières séances à établir une liste de mots indésirables : sibyllins, confondants, désuets, excitants, hors contexte. Nous allons continuer de même avec les expressions, tournures de phrases, simplifierons la grammaire, mettrons en place une échelle d’évaluation du langage de chacun, avant et après formation, avec des contrôles réguliers comptant pour les évaluations trimestrielles et annuelles, conditionnant les augmentations. »

L’emprise sur le cerveau de chaque salarié doit-être totale, la « rationalisation » poussée à l’extrême, jusqu’à l’absurde : plus de gestes inutiles, de mots prohibés, plus de relations personnelles entre collègues autour d’un café, plus d’espace à soi, chacun doit être vu et surveillé par tous, dénoncé si nécessaire, son comportement corrigé s’il n’est pas conforme... le rêve d’une société totalitaire qui contrôle chacun des aspects de la personnalité, des gestes et des mots de tous est enfin réalisé en toute bonne conscience… mais le mot conscience a-t-il encore un sens ? Sans doute pas, car le rêve de Frédéric Hautfort est clairement ailleurs : « il faudrait arriver à ce qu’en entreprise, les gens se sentent comme en prison, coincés et reconnaissants d’avoir quelque chose à faire…leur donner l’impression qu’ils ont tant à payer à la société qu’il ne sera jamais question de recevoir quelque chose… ».

Exagération ou même carrément délire de romancier ? Science-fiction inenvisageable dans notre pays ? Que non pas ! La force de ce roman est de plonger ses racines dans ce qui est pour certains la réalité d’aujourd’hui, une réalité qui se développe insidieusement : souvenez-vous de France Télécom et de ses salariés placardisés  parce que « non-conformes » !  

Alors, que peuvent faire nos six personnages exploités, écrasés, humiliés et en quête d’une issue ? Ils ne savent plus trop qui ils sont, niés dans leur être, dévalorisés, seuls, face à la toute puissance de leur direction. Ce salaire, ils en ont besoin, certains ont des enfants, ils doivent payer leur loyer :  vivre ou même simplement survivre coûte cher ; que faire pour sortir du trou, échapper à l’emprise de notre  big brother boursier ? L’action collective est devenue presque inimaginable dans un tel contexte. Que leur reste-t-il ?

L’espoir viendra de l’extérieur, d’une jeune femme qui a gardé assez de lucidité pour proposer des choses simples : créer, parler, rêver, se connaître, être ensemble, savoir ce que l’on veut vraiment… et puis l’art, le théâtre, la musique, le chant pour tenter de redresser ce qui a été tordu, déformé, abîmé… mais peut-être pas définitivement ?

La fin du roman remet en perspective la petitesse de Human Tools et de son fondateur, qui se prenait pour le roi du monde et n'était rien face à la puissance du système, des investisseurs et des fonds de pension. Elle  nous permet de réfléchir au sens du travail,  dans notre vie comme dans la société : « gagner sa vie »,  dans certaines conditions, n’est-ce pas plutôt la perdre ?

Un beau roman, à la fois critique et humaniste, lucide et inquiet pour notre présent mais qui  s’achève sur une note positive en évoquant la force de la création, de l’imagination, de l’art, mais aussi de l’amitié. Un roman qui nous fait réfléchir autant que rêver. Que demander de mieux ?

 

Des clous
Tatiana Arfel
Editions José Corti
320 pages ; 20,30 €

 

Présentation de l'éditeur

« Le clou qui dépasse rencontre souvent le marteau ». Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d’autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable. Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement. Parce qu’ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu’ils souffrent de l’absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s’en plaindront pas : d’autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer. Des Clous n’est pas un roman d’anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n’y a qu’à observer. Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu’il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n’est pas acceptable ? Nos clous n’ont certes pas la réponse. Mais quelqu’un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n’est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leurs tâches discutables. Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu’en feront-ils ?

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