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Publié par collectif-litterature

cour_nord.jpgUne chronique de Nicole.


Variations de jazz sur fond de conflit social

 

Variations de jazz sur fond de conflit social dans une petite ville du Nord, Cour Nord va vous saisir, vous envelopper dans ses variations syncopées, sèches, à la limite de l’épure. Malgré l’argument de départ – les relations entre un vieil ouvrier syndicaliste et son fils qui ne rêve que de musique –, Cour Nord n’est pas un ènième roman social sur les ravages de la désindustrialisation et de la déstructuration du monde ouvrier.

« Depuis le début de la grève, on va à l’usine ensemble avec mon père. Ça dure depuis plus de deux semaines maintenant, sans compter les débrayages de septembre ».

 

Le titre de la première partie annonce la couleur : [exposition du thème].

Car c’est bien de musique dont il s’agit, d’une partition de jazz douloureuse entre un père et un fils qui ne se comprennent plus, chacun dans ses silences, l’impossibilité à adhérer au monde de l’autre.

Le père est un vieux syndicaliste qui ne veut pas voir mourir l’usine à laquelle il a consacré sa vie, plein d’un idéal obsolète que son fils, ouvrier dans la même usine, ne comprend pas. La vie de Léopold dit Léo est ailleurs, dans le jazz de Thélonius Monk, dans son groupe de passionnés de musique, le reste n’est qu’un arrière-plan très flou qui le laisse indifférent.

Abîme.

 

Pourtant il existe un pont entre les deux hommes : la mère qui jouait du piano pendant des heures, la mère disparue, un silence de plus, mais de douleur, une absence qui les relie malgré tout.

L’histoire se déroule de manière classique : les syndicalistes, l’intransigeance des patrons, les fissures dans la solidarité, le vieux fond raciste qui ressurgit, la grève de la faim du père, l’inutilité du combat perdu d’avance.

 

En parallèle, avec la culpabilité que cela implique, la musique du fils et le début de reconnaissance du groupe.

Pas de développements sirupeux, nous sommes dans les variations syncopées, la répétition, les affolements douloureux de notes qui grincent : impossible de ne pas être bluffé dans [variation, #2] par les stridulations émises par les conversations qui se mêlent, se fondent, s’opposent dans une tension extrême quand Léo écoute à la fois la conversation sur Thélonius Monk et le dialogue de deux mineurs qui parlent du suicide d’un gréviste :

« Comme Monk, j’ai appris à jouer du piano en observant les pianos mécaniques. Les touches qui s’enfoncent toutes seules. Je crois que c’est pas une mauvaise école. Et puis ça donne une sorte de rigueur dans les tempos. Monk était incroyable, pour ça. Même à des années d’écart, il jouait toujours exactement sur les mêmes tempos.

Parce que, franchement, de là à se passer la corde au cou… Hein, c’est bien ça ? T’as entendu comme moi, il s’est pendu, le type. Dans sa salle de bains, il s’est pendu. Ce matin, ça s’est passé.

Je me raidis.

Cette liberté qu’il prend. C’est d’ailleurs pour ça que personne voulait jouer avec lui, à une époque. Il suffit d’écouter ses disques solo. Tu prends le disque de Paris, 1954. C’est une vraie claque. Le début d’Evidence, par exemple. Un truc de fou…

Si ça se trouve, c’est un type qui laisse une famille sur le carreau. Si c’est pas malheureux. »

 

Pas de ponctuation des dialogues dans ce livre, une écriture à l’os, quasi blanche, rien pour huiler les rouages.

Des données brutes pour empêcher les respirations faciles, une intensité et une finesse d’analyse dans les rapports père-fils : c’est du grand art.

Ce petit livre (131 pages), vous ne pourrez pas le lâcher jusqu’à la dernière variation du thème qui conclut sur une note douce.

Cela fait du bien, vous dis-je.

 

Nicole Giroud ( Papiers d'arpège )

 

Antoine Choplin

Cour Nord

Editions du Rouergue 2010

130 pages; 13,70 €

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