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Publié par collectif-litterature

comment_vivre.jpgUne chronique de Teluber

 

La philo a le vent en poupe. Logique, en un sens. A une époque où chacun cherche une réponse « clef en main » à ses questionnements individuels, quoi, mieux que la philosophie, pour apporter une solution adaptée à chaque situation ? La mort vous effraie ? Lisez Epicure. La vie vous semble absurde et déprimante ? Allez voir Schopenhauer. Ce type là en connaissait un rayon, sur la question. Ce n’est plus tant la question de la vérité qui anime le lecteur de philo aujourd’hui, que celle du comment vivre. Dès lors, rien d’étonnant à ce que l’ouvrage de Sarah Bakewell ait connu en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis un réel succès public.


Il ne faut pas s’y tromper, cependant. En aucun cas il ne s’agit d’un livre de développement personnel à la mode, qui nous livrerait sur un plateau la recette du bonheur éternel. A travers des situations concrètes – « prêter attention », « survivre à l’amour et à la perte », « voir le monde » - c’est bien de Montaigne dont il est question ici.

 

Suivant une approche notamment popularisée en France par Michel Onfray dans sa Contre-histoire de la philosophie, Sarah Bakewell part du principe qu’il ne suffit pas de connaître l’œuvre d’un philosophe pour comprendre sa pensée ; encore faut-il connaître sa vie. Aussi inscrit-elle Montaigne dans son époque, pour mieux renvoyer vers la nôtre la figure de l’écrivain. Il est de bon ton d’affirmer la « modernité » de tel ou tel penseur dont l’œuvre remonte à plusieurs siècles. Force est de constater, ici, que l’époque de Montaigne fait penser à la nôtre sous bien des aspects. En pleine Renaissance, marquée par un foisonnement artistique et culturel considérable, la France subit des affrontements religieux récurrents, qui culminent en violence avec la nuit de la Saint-Barthélémy. Les communautés se referment, les positions se radicalisent et chacun est sommé de choisir son camp. Dans ce contexte, Montaigne parvient pourtant à « vivre avec tempérance », selon le titre d’un chapitre de l’ouvrage, et à traverser sans trop de dommages cette époque trouble.

 

Sarah Bakewell replace donc Montaigne dans son contexte historique, tout autant qu’elle l’inscrit dans une continuité philosophique et littéraire. Car la pensée de Montaigne ne découle pas de rien, et doit beaucoup aux philosophies pragmatiques de l’Antiquité. L’épicurisme et le stoïcisme notamment, posaient, les premières, la question du comment vivre. Montaigne, influencé par Sénèque et Epicure, influencera à son tour Nietzsche et Stefan Zweig. Ces deux-là, pour ne nommer qu’eux, feront une lecture particulière des Essais, qu’ils mentionneront dans leurs travaux respectifs. Et c’est tout le propos de Sarah Bakewell : les Essais de Montaigne ont cette particularité qu’ils s’adressent à chaque lecteur, et que chaque lecteur en fait une interprétation qui lui est propre.

 

Le projet de Montaigne était pour le moins original, pour l’époque : observer, avec le plus d’attention possible, l’objet le plus accessible et en même temps le plus difficilement observable : lui-même. Jusqu’à l’extrême, jusque dans les perceptions d’un homme qui, victime d’un grave accident de cheval, se sent glisser vers la mort et s’attache par la suite à rendre compte de cette expérience. Cette originalité se retrouve dans le travail de Sarah Bakewell. Elle parvient en effet à articuler la vie de Montaigne, ses écrits et les questionnements qu’ils induisent en chacun. Avec une réelle érudition, Sarah Bakewell pousse ses lecteurs à approfondir la question du « Comment vivre » en allant voir du côté de Montaigne, bien sûr, mais aussi de tous ceux qui l’ont suivi ou précédé : Sénèque, Epicure, Nietzsche … Et c’est bien la fonction première de la philosophie : proposer des réponses, certes, mais sans jamais cesser de soulever de nouvelles questions.

 

                                                                                  Teluber

 

Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponses
 de Sarah Bakewell
Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat
Albin Michel  (27 mars 2013)
400 pages ; 23,49 €

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