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Publié par collectif-litterature

3_balles_perdues.jpgUne chronique d’Emmanuelle.


Un titre de polar, une couverture bicolore renvoyant à la série noire et au "giallo" italien, et pourtant il ne faut pas se fier aux apparences : 3 balles perdues n'a rien d'un roman policier, même si Sylvana Perigot, experte en suspense, aime y semer des indices et brouiller les pistes pour mener son intrigue. Car ce récit qui évoque discrètement un cadavre enfoui sous les feuilles à son début, comme pour mieux l'oublier avant qu'il ne resurgisse puissamment à la surface, s'attache moins à l'énigme d'une mort qu'à celle d'une naissance au terme d'une étrange histoire s'élaborant dans l'esprit chamboulé de son héros. Trois balles perdues qui ne visent que des reflets, des images, et posent plus largement l'énigme de la vie à travers l'éveil d'une conscience au monde. Un enfantement douloureux!

 

Avec ce court texte édité sur un format réduit à l'agréable présentation par éolienne, un petit éditeur corse aussi peu connu que l'auteure qu'il publie, Sylvana Perigot signe un premier roman d'une très grande originalité. 3 balles perdues est en effet un livre poético-philosophique profond et grave, mais aussi plein d'imagination, de fraîcheur et d'humour, un livre inventif remarquablement construit et d'une très belle écriture.

 

D'emblée, l'auteure incarne de façon magistrale ces mondes où se déroule l'histoire de la vie de son héros anonyme, la nôtre aussi.

C'est d'abord un ponton sur un lac, une «ligne nette et lisse, une petite architecture impeccable» qui laisse entrevoir un gouffre profond entre les «failles» de ses planches et s'arrête «en suspens devant le lac comme un chemin stupide». Un ponton d'où l'on peut voir le vent mêler précautionneusement à l'eau les reflets tendres du ciel, ses bleus et ses roses, où «le temps fait un peu de layette avant le crépuscule». Des espaces-temps qui se côtoient et s'imbriquent : le monde des hommes aux contours définis, mesurables, s'inscrivant dans un temps limité, et celui de l'univers infini et mystérieux marqué par la permanence, l'éternité. Et, en arrière-plan, cette magnifique «forêt blonde», espace du passé dont les bouleaux, "arbres de la Pologne allemande,(...) arbres des pleurs de l'Europe"*, furent les témoins silencieux, pays de la mémoire mais aussi vaste contrée de l'imagination créatrice, libre de toute contrainte spatio-temporelle.

Sur ce ponton, elle pose habilement un héros pêcheur, comme un oiseau plongeur tendu entre abysses et ciel dans un désir d'envol. Un «ours» prisonnier de sa forêt qui va devoir abandonner son monde imaginaire pour affronter la réalité et devenir un homme. Mais qu'est-ce qu'un homme ? Un homme qui tue, certes («tu es (...) / tuer un homme»), mais plutôt un homme lucide acceptant sa condition, un homme qui pleure plein de compassion pour ses semblables.

 

Ce héros désespéré et taciturne a perdu le même jour - apprendra-t-on par la suite – emploi, appartement et compagne, ces trois éléments autour desquels s'articule une vie normale d'adultes conformes dans un monde où ces derniers s'agitent, se cognent et rebondissent comme des boules de flipper en effectuant leurs «trois petits tours» de marionnettes (tout marche par 3 dans l'univers de l'auteure, comme dans les mythes et les contes !). Pour s'évader de ce monde dans lequel il avait fui, pour renaître autrement, il s'est alors réfugié dans une forêt isolée héritée de son oncle rescapé de Treblinka.

 

Il y vit solitaire, à l'affût des mondes invisibles, dans une communion intense avec la nature, s'adonnant à une contemplation débouchant parfois sur un détachement de soi aérien et salutaire, mais aussi sur un engloutissement pesant et douloureux. Et ses rares incursions à l'extérieur à la station-service la plus proche pour acquérir bière et cigarettes et faire ses commandes sur internet le ramènent dans un monde de jouets «Playmobil» où seuls les personnages virtuels s'animent sur un écran.

 

Mais un jour débarque Linda, trinité boticellienne aussi blonde que sa forêt incarnant la naissance du printemps et de l'amour, qui se révélera aussi une curieuse «Madone à la grenade» l'entraînant dans la jalousie et la folie. «Une pointure de l'art contemporain qui n'a jamais exécuté que ses oeuvres » et tire sur des plaques d'acier tendues entre les bouleaux, sorte de «galerie des glaces» lui renvoyant de multiples reflets inversés, dont l'intrusion déchiquettera sa vie et fera remonter des profondeurs le lourd secret qui la plombait...

 

3 balles perdues est un livre au sujet riche et à la composition aboutie d'une grande variété et justesse de tons, un livre qui se lit avec beaucoup de facilité et de plaisir et très souvent d'intense émotion, notamment dans ces nombreux passages sur la nature. Sylvana Perigot nous emporte très loin. Elle explore notre univers mental, cette «jungle démente», cette forêt de lumière, d'ombres et de reflets, en s'appuyant sur des temporalités différentes, déployant une méditation fascinante sur les modalités de notre conscience au monde. Elle tricote ainsi les mailles du Temps, entremêlant plusieurs représentations du monde en les faisant entrer en résonance: notre perception des choses du réel inscrite dans un rapport au présent, les souvenirs, ces images liées au passé qui nous accompagnent comme des fantômes, et les images intemporelles crées par l'imaginaire, qu'il s'agisse de nos affabulations secrètes ou de recherches artistiques.

 

La narration, à la première personne et au présent, très proche, est menée par le héros dans un rythme enlevé. L'auteure recourt à l'ellipse, aux pauses et aux syncopes mais aussi aux répétitions, aux refrains et aux échos. Elle semble coller à l'état mental de cet homme plongé dans ses rêveries dont les seuls interlocuteurs possibles sont des arbres, des animaux, ou les créatures de son imagination. Ses phrases s'allongent, ralentissent ou s'emballent, se délitent et se désarticulent au gré de la folie de son héros, et elle n'hésite pas, par exemple, à hacher son récit sous forme de recette ou de répliques théâtrales, ou en illustrant une navigation sur la toile rebondissant de clic en clic.

 

L'écriture est profondément musicale, ludique aussi. L'auteure amplifie les sons, recourant à de multiples onomatopées, elle joue sur les mots – et pas seulement sur leurs sonorités d'ailleurs. Une écriture également visuelle et colorée, familière mais élégante. Les tournures orales donnent de la vivacité au texte et Sylvana Perigot possède l'art d'utiliser les mots du quotidien pour créer une multitude d'images neuves très signifiantes, poétiques ou loufoques, dont la beauté toute de simplicité subjugue le lecteur. Une écriture intense, vivante, précise et sensible, puissante et souvent bouleversante qui réussit à mêler aux brumes de la rêverie et au poids de la souffrance, une tonalité comique légère et incisive.

 

Ce romanest par ailleurs fragmenté en 58 chapitres, ce qui n'a rien d'anodin. Les trois premiers installent habilement les différents espaces-temps qui vont se conjuguer dans cette histoire, offrant au lecteur une sorte de puzzle figé, immobile et silencieux, non encore démembré dont il ne pourra voir et entendre les morceaux qu'une fois que Linda aura tiré «en plein dans le mille» sur le reflet du héros. Et l'on peut reprendre ce commentaire verbeux dont nous régalait le site de l'artiste pour qualifier le travail de l'auteure : « Fusillant le réel, Linda L. en redonne à voir une fiction qui tord l'image dans ses perspectives et blablabla...». Car en reconstituant ensuite ce puzzle de manière non linéaire, en adoptant une progression musicale toute en réverbérations, en alternance de rythmes et de tonalités, l'auteure permet en effet une focalisation sur les détails qui changera l'appréhension, la compréhension de l'ensemble.

 

En témoigne le héros qui était avant cette dislocation «presque» au terme de son attente, de la révélation, et va se retrouver à son point de départ au cinquante-sixième chapitre mais avec une «perspective» différente. Au lieu de la remontée vers le ciel attendue, c'est en effet une prise de conscience qui pour lui s'annonce: «Je pleure», donc je suis. Il laisse alors disparaître derrière lui sa forêt imaginaire et fait enfin le deuil de son passé pour renaître au réel.

 

Et les 52 fragments constituant le cœur de cette fiction n'étaient peut-être que «des images fugitives», «des lambeaux» de rêve, un «cauchemar» irréel, cet enterrement d'un cadavre sous les feuilles d'une forêt automnale n'était sans doute que symbolique. Peu importe ! Le lecteur les aura vus, il aura entendu cette musique intérieure et en sera aussi changé.

 

3 balles perdues,
Sylvana Perigot,
éolienne, Juillet 2012,
140 p., 11€
 

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