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Publié par collectif-litterature

Le mur invisible, de Marlen Haushofer

Une chronique de Bruno (BMR).

L'histoire de la dernière Ève.

Quelque part dans les montagnes d'Autriche, une femme se retrouve un soir toute seule dans le chalet d'un couple d'amis qui sont partis faire une course au village.
Le lendemain matin personne n'est rentré et un immense mur transparent isole la vallée du reste du monde ...
De l'autre côté du mur, tout semble pétrifié, mort.
On n'est vraiment pas fan des scénarios comme celui-ci où une sorte de mur de verre vient isoler complètement une partie du monde (ici une femme dans un chalet de montagne) qui devient alors le prétexte à quelques réflexions philosophiques tirées de cette 'expérience'.
Marlen Haushofer est née en 1920, son bouquin,
Le mur invisible, est paru en 1963.
Bien sûr, ce mur pourrait être une allégorie de la chape de plomb qui recouvrit le monde durant une bonne partie de la vie de l'auteure mais le roman n'explore pas vraiment cette symbolique ou seulement de manière très discrète et universelle.
Alors si l'on ajoute que le bouquin est un monologue intérieur de plus de 300 pages et qu'il ne s'y passe quasiment rien, qu'est-ce qui fait donc qu'une fois passé de l'autre côté de ce mur invisible, on ne veut plus quitter cette femme isolée malgré elle ?
Qu'est-ce qui fait que l'on se passionne avec elle pour ses seuls compagnons : une vache, un chien, un chat ?
Qu'est-ce qui fait que l'on s'inquiète avec elle pour la future récolte de pommes de terre, pour la hauteur du tas de bois, pour la quantité de foin rentré avant l'hiver, ... ?
Peut-être le mystère d'une de ces rares lectures que l'on aborde sans aucun préjugé ? Peut-être cette écriture forte et moderne (on n'a découvert qu'après coup que tout cela datait du milieu du siècle dernier) ? Peut-être la puissance évocatrice de cette femme perdue en pleine nature (la forêt, les plantes, la montagne, les animaux, le vent, la neige et la pluie, ...) ? Peut-être aussi la concentration du bouquin sur son seul sujet : l'apprentissage terrible et dur de la solitude absolue ?

« [...] Je n’ai jamais perdu certaines habitudes. Je fais ma toilette tous les jours, me brosse les dents, lave mon linge et nettoie la maison. Je ne sais pas pourquoi je le fais, j’obéis à une sorte d’exigence intérieure. Si j’agissais autrement, j’aurais sans doute peur de cesser peu à peu d’appartenir au genre humain et je craindrais de me mettre à ramper sur le sol, sale et puante, en poussant des cris incompréhensibles.
[...] Je possédais encore dix boîtes d’allumettes, environ quatre mille. D’après mes calculs, elles devraient suffire pour cinq ans. Je sais aujourd’hui que mon calcul a été à peu près juste. La réserve durera encore deux ans et demi si je fais très attention. [...] J’avais vécu jusque-là dans la plus parfaite inconscience, sans jamais réfléchir que chaque allumette brûlée pourrait me coûter un jour de ma vie. »

Quoiqu'il en soit cela fonctionne et l'on dévore cette énième robinsonnade. Sauf que dans les montagnes d'Autriche, point de Vendredi. Les seuls compagnons de cette femme seront une vache, un chien, quelques chats ... Cela nous  vaut quelques belles pages sur la solitude et même sur l'amour des animaux (on n'est pas fan non plus, mais  curieusement, encore une fois, la force et la puissance de la prose de l'autrichienne arrivent à faire  passer les trucs les plus improbables).

« [...] J’avais toujours aimé les bêtes, mais à la manière superficielle des citadins. Et quand soudain je me    mis à dépendre entièrement d’elles, tout devint différent.
[...] Je ne sais pas ce qu’il serait arrivé si la responsabilité de mes bêtes ne m’avait pas obligée à accomplir au moins les gestes indispensables. »

Alors oui, on se passionne pour l'aventure étrange et désespérante de cette femme isolée malgré elle, et au fil des saisons et des travaux qui se répètent chaque année, l'on tourne avidement les pages de son journal ...

« [...] Depuis quelques jours, il m’est apparu clairement que j’espère que quelqu’un lira ce récit. Je ne sais pas pourquoi je le souhaite, ça ne fera en effet aucune différence. Mais mon cœur bat plus vite quand je me représente que des yeux humains se poseront sur ces lignes et que des mains humaines tourneront ces pages. Il est plus probable que ce seront les souris qui dévoreront cette histoire.
[...] C’est un sentiment bizarre que celui d’écrire pour des souris. Parfois je dois faire semblant d’écrire pour des hommes, ça me devient alors plus facile. »

 

Bruno ( BRM) : les coups de Coeur de MAM et BMR

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