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Publié par collectif-litterature

Le problème Spinoza, d’Irvin Yalom

Une chronique de Bruno (BMR).

 

Un été avec Spinoza ?

Curieux bouquin que ce Problème Spinoza. Un bouquin pour les curieux.
Années 1660, Amsterdam : le juif Baruch Spinoza est excommunié par ses coreligionnaires et interdit de publication par les chrétiens. C'est dire l'audace de la libre pensée de cet hérétique dans une Hollande réputée à l'époque pour sa tolérance. La famille Spinoza y vivait en exil après avoir fuit l'antisémitisme du Portugal, comme tant de compatriotes sépharades.
Années 1920, Munich : dans les arcanes de l'Ordre de Thulé [
1], le jeune Alfred Rosenberg croise la route d'un Adolf Hitler encore inconnu et va devenir l'idéologue et le théoricien du parti national socialiste tout juste naissant.
À partir de ces deux repères historiques, il faut se laisser emporter par le talent de conteur de Irvin Yalom qui va faire s'entrecroiser deux belles histoires à trois siècles de distance, jusqu'en 1941.
1941, Amsterdam : à la tête d'un commando SS, Rosenberg confisque la bibliothèque du petit musée consacré au philosophe libre penseur du XVII° siècle.
Pour régler ce fameux "problème Spinoza".
Parmi les piliers fondateurs de la pensée allemande, Goethe a souvent été convoqué à tort ou à raison pour justifier et fonder le pangermanisme qui refleurit sur les décombres de la première guerre. Et Goethe admire Spinoza.
Oui, les nazis ont grand besoin de Goethe mais ils ont un petit problème avec son encombrante admiration du libre penseur du XVII° : Spinoza était juif !

« [...] Comment un juif du XVIIe siècle a-t-il pu écrire cela ? Ces mots sont ceux d’un Allemand du XXe siècle ! La page suivante concerne la façon dont « le cérémonial et la pompe dans la religion obstruent le jugement au point qu’ils ne laissent plus de place à l’esprit pour la saine raison, fût-ce pour émettre un doute ». Stupéfiant !
[...] Écrire ces mots en 1670 demande du courage : 1670, c’est à peine deux générations après Giordano Bruno qui a été brûlé sur le bûcher pour hérésie, et une seule après le procès intenté à Galilée par le Vatican. »

Pour décortiquer les esprits de Baruch Spinoza et d'Alfred Rosenberg, l'écrivain et psychothérapeute Irvin Yalom met en scène des interlocuteurs fictifs, suffisamment intimes de nos deux penseurs pour que les dialogues prennent tout leur sens. On se doute bien que l'angle d'attaque par lequel l'auteur aborde ces deux penseurs (enfin surtout un ! l’autre hein …) est étroit et biaisé mais on est franchement ravis d'avoir été conviés à cette classe de philo qui n'hésitera pas à faire un tour du côté de l'eudémonisme de Platon ou de l'ataraxie d'Epicure (voyez : on peut même frimer après cette lecture).
Irvin Yalom nous guide pas à pas dans les arcanes de la philosophie, patiemment il explique et réexplique, parfois même il se
montre presque trop didactique.
Deux parcours et deux pensées (enfin surtout une ! l’autre hein …) qui a priori ont si peu en commun, deux époques qu'a priori tout oppose, et un bouquin passionnant qui se lit presque comme un polar.
En ces temps où les intégrismes de tout poil s'exacerbent de toute part, d'Iran jusqu'en Israël, où les fatwa et les herem s'invitent jusque chez nous, où l'obscurantisme et le fanatisme regagnent le terrain perdu, cette ode à la libre pensée est une lecture plus que salutaire, obligatoire.
Notons que dans les années 1950, Ben Gourion essaya de faire lever le herem qui maudissait toujours Baruch Spinoza depuis trois siècles : sans succès, les rabbins de Jérusalem aujourd'hui sont toujours aussi intransigeants que ceux d'Amsterdam jadis.

« ..] Je ne crois pas que le questionnement soit une maladie. L’obéissance aveugle sans questionnement est la maladie.
[...] L’idée que je défends : les autorités religieuses, quelles qu’elles soient, veulent empêcher que ne s’exerce notre raisonnement.
[...] — Je crois que plus on en saura, et moins il y aura de choses connues de Dieu seul. Autrement dit, plus grande est l’ignorance, et plus l’on attribue de choses à Dieu.
— Comment osez-vous… »

Avec Galilée, Copernic, Giordano et quelques autres, Spinoza fut l'une des petites lumières qui s'allumèrent dans les ténèbres de cette époque. L'une des plus lumineuses sans aucun doute.
À l'heure d'aujourd'hui où l'on n'est soudain plus si certains de garder l'électricité toujours allumée, il nous faut conserver un œil sur les lueurs de ces veilleuses.
La plume d'Irvin Yalom est féroce et sans concession : les rabbins du XVII° et les nazis du XX° en prennent pour leurs grades respectifs. Nul ne peut cultiver et entretenir l'ignorance sans s'attirer les foudres du professeur Yalom.
Il y a là de la biographie, partielle certes, mais une double biographie quand même.
Il y a là de la vulgarisation de la pensée de Spinoza.
Il y a là du roman historique, une double Histoire même.
Entre la puissance effarante de la pensée de Spinoza (au XVII° !) et les dessous des premières théories nazies, on tient là un bouquin très brillant.
Si l'été 2013 avec
Montaigne vous a plu, alors les prochaines vacances seront peut-être avec Spinoza.

PS : pour une fois, on peut commencer par la fin avec un épilogue intitulé 'Genèse du problème Spinoza' qui éclaire le cheminement du docteur Yalom et donc la trame de ce curieux bouquin pour les curieux.

 

 Bruno ( BRM) : les coups de Coeur de MAM et BMR

Le problème Spinoza, d’Irvin Yalom

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