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Publié par collectif-litterature

Confiteor, de Jaume Cabré-chronique 3

Une chronique de Richard

Jaume Cabré possède une écriture vertigineuse ! «Confiteor», est un roman extraordinaire !

J’avoue ressentir une certaine appréhension avant de commenter cette lecture que je viens de terminer. Avoir l’impression d’avoir lu un chef-d’oeuvre et avoir peur de ne pas lui rendre justice, de ne pas être à la hauteur de l’oeuvre... et de son créateur.

Dans L’Entretien du magazine «Lire» du mois de novembre, Jaume Cabré dit : «Je suis convaincu que le lecteur a envie d’avoir des obstacles, de ne pas être seulement confronté à des évidences.» Et bien, le blogueur que je suis adhère tout à fait à cette pensée de l’auteur. Ouf ! Quels obstacles dois-je franchir pour écrire une chronique sur ce roman impossible à résumer, sur ce style tellement particulier et sur les nombreux personnages (il y en a pour quatre pages, à la fin du roman), tous plus complexes les uns que les autres.

Alors, humblement, encore tout imprégné de l’atmosphère du roman, je vais tenter, en quelques phrases, de partager mon enthousiasme.

Tout d’abord, tentons l’irréalisable, un résumé à partir de quelques faits et de quelques personnages.

Adria Ardèvol, jeune barcelonais, élevé par des parents exigeants qui manifestent des attentes énormes pour leur unique enfant. Le père veut que son fils devienne un humaniste polyglotte et la mère veut faire d’Adria, un virtuose du violon. Comme il le dit lui-même, dès la première phrase du roman, «Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable.»

Sara Voltes-Epstein. La femme aimée, au centre d’une formidable histoire d’amour. La femme à qui s’adresse cette longue confession, ce «Confiteor» aux nuances musicales envoûtantes. Sara, le femme présente et même l’absente, celle qu’Adria aime par-dessus tout... ou presque ! «Confiteor» est un extraordinaire roman d’amour, l’histoire d’une passion dévorante, douce dans ses présences mais douloureuse dans ses absences.

Bernat Plensa, l’ami fidèle. «Confiteor» est un roman d’amitié, comme on dit un roman d’amour ! L’amitié entre Bernat et Adria traverse les temps et les tempêtes. Et ce, malgré les divergences, les mensonges et les vérités. Bernat est la conscience d’Adria mais Adria est le plus grand critique de Bernat, acéré et sans ménagement. Certaines scènes, certaines manifestations de cette amitié bien particulière, pourraient vous arracher quelques larmes.

 

Le shérif et le chef indien. «Confiteor», c’est aussi un roman sur l’enfance, sur l’imaginaire. Mais, plutôt, un roman sur la négation de l’enfance. Tout au long du récit, les figurines du shérif Carson et le brave chef Arapaho Aigle-Noir interpellent Adria. Traversant les époques, comme des auto-portraits de sa conscience et de son sur-moi, les statuettes posent un regard critique sur les événements de la vie d’Adria. Jeune ou vieux. Ce qui l’amène, parfois, à des réflexions comme celle-ci: « Je n’ai jamais eu l’âge pour rien. Ou j’étais trop jeune ou je suis trop vieux.»

Nicolau Eimeric. Dans la même veine, «Confiteor» frôle le roman fantastique quand, à la surprise du lecteur, l’inquisiteur Nicolau Eimeric (XIVe siècle) se retrouve dans la peau d’un SS pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Lorenzo Storioni ! Un luthier. Mais avant tout, un violon ! «Confiteor», c’est aussi l’histoire d’un violon, personnage presque central du roman. Un violon, des musiques, tout le roman aurait pu être écrit sur une portée, aux vibrations des notes d’une sonate de Schuman ou d’un trio pour violon de Schubert. Un violon qui nous transporte au XVIIe siècle où l’on tue pour le posséder mais aussi, au milieu des camps de concentration ... où la mort est aussi prétexte au vol, à l’extorsion. «Confiteor» est un roman musical, orchestré par un auteur virtuose !

Finalement, «Confiteor» nous présente aussi un personnage pictural, une toile de Modest Urgell. Le monastère de Santa Maria de Gerri prend vie et accompagne Adria dans ses réflexions. Parfois même, on ressent le souffle du vent qui émerge de la toile et se répand dans la maison.

Et l’histoire, vous me direz ? Juste avant de perdre la mémoire, de tomber dans les cavernes sombres de l’Alzheimer, Adria se met à l’écriture d’une longue lettre à l’amour de sa vie, pour lui expliquer sa vie, ses décisions et surtout, certains faits cachés, presque inavouables, qui ont marqué son existence. Un violon, une médaille et un morceau de tissu sont les éléments clés de ce récit, prenant et émouvant. Adria révèle le chemin parcouru et aussi nous guide dans des digressions fascinantes, des pensées errantes et des réflexions hallucinantes. Il faut faire confiance à l’auteur et à notre propre capacité à suivre le fil de l’histoire et se laisser emporter par ces voyages dans le temps:

  • vivre l’angoisse des moines des monastères de Sant Pere del Burgal et de Santa Maria de Gerri;

  • assister au meurtre de Jean-Marie Leclair ;

  • être témoin de certaines horreurs de la Seconde Guerre Mondiale;

«Confiteor» est aussi une quête de la vérité, d’une vérité cachée derrière l’opacité de l’histoire et du présent. En plus des histoires d’amour et d’amitié, en plus des mystères qui entourent son passé, Adria nous révèle graduellement le long chemin parcouru pour découvrir la genèse de la fortune familiale, les actions pas toujours orthodoxes de son paternel pour mettre la main sur des objets d’art et des manuscrits. Je n’irais pas jusqu’à dire que «Confiteor» est un polar mais cette quête de la vérité cache mal une enquête culturelle à travers les siècles.

 

Mais surtout, derrière cet oeuvre immense, «Confiteor», c’est aussi un auteur. Un style. Une façon de faire. Une manière d’écrire propre à Jaume Cabré qui demande au lecteur un certain effort, l’effort de suivre les méandres du cerveau de Cabré, l’effort d’être attentif, en tout temps, pour suivre le fil des histoires qui s’entrelacent, se chevauchent et se complètent.

Jaume Cabré possède un style vertigineux. Oui, l’auteur catalan a le don de donner le vertige à son lecteur. Tout au long de la lecture, le lecteur est inconfortablement installé sur un fil de fer, se balançant en équilibre sur différentes temporalités. L’écriture suit la réflexion du personnage et peut se retrouver, sans avertissement, dans un autre temps, un autre lieu. Au fil des phrases, j’ai ressenti parfois cet inconfort, ce léger doute qui m’avertissait d’un voyage temporel.

Jaume Cabré, en plus, nous transporte souvent du cerveau du narrateur au «je» vers un narrateur autre, ce qui donne des paragraphes, parfois déstabilisants mais toujours agréables. Cette exercice d’une vision double, d’un narrateur qui devient un personnage que l’on regarde vivre, donne une saveur particulière à la lecture. Tout au long de ma lecture, j’ai souvent ressenti ce frisson que l’auteur provoque en transgressant les règles de la littérature ... pour en écrire de nouvelles.

Lire un roman de Jaume Cabré n’est pas une activité facile ! C’est pour cette raison que je le conseille fortement aux lecteurs qui acceptent de se laisser transporter dans un univers unique, écrit de façon tout à fait différente; je ne connais pas d’équivalent au style de Cabré. Parfois, on est déstabilisé, souvent, on est enchanté. Ce frémissement du lecteur qui doit revenir sur le dernier paragraphe, pour lire ou relire une phrase ou un enchainement, fait partie du contrat tacite entre l’auteur et le lecteur. Ce moment, presque angoissant, où on se demande à quel endroit l’auteur nous amène-t-il, ce moment de flottement où, décontenancé, on doit faire confiance à l’auteur, tous ces moments un peu délirants trouvent leur réponse dans ce plaisir de lire, bien spécial. C’est clair, évident, on aime ou on déteste. L’écriture nous captive ou nous perd.

En ce sens, je vous laisse avec un extrait de l’entrevue de Jaume Cabré, dans le magazine Lire de novembre 2013 (page 101):

«Contrairement à ce que l’on entend, il y a beaucoup de lecteurs exigeants qui souhaitent pouvoir lire des textes qui ne soient pas évidents, qui ne soient pas uniquement composés des lieux communs.»

Alors, si vous avez le goût de ce défi, n’hésitez pas ... le plaisir en vaut l’effort !

Je le confesse, j’ai adoré ce roman !

Quelques extraits:

« C’est incroyable, comme les choses les plus innocentes peuvent engendrer les tragédies les plus improbables

« ... je m’assis sur mon lit et commençai à pleurer en silence, comme on faisait toujours tout à la maison parce que si papa n’était pas en train d’étudier des manuscrits il était en train de lire ou de mourir.»

« Ses lèvres rouges disaient ciao sans le moindre bruit mais d’une façon qui faisait qu’on l’entendait parfaitement dans son coeur

« Que le Dieu en qui je ne crois plus lui vienne en aide

« Bernat s’assit devant la table, se couvrit le visage de ses mains et se mit à pleurer, avec des sanglots irrépressibles. Il resta un long moment comme ça et je ne savais que faire, le prendre dans mes bras, lui donner des tapes dans le dos ou lui raconter une blague. Je ne fis rien. Ou plutôt si. J’écartai le livre de C. S. Lewis, pour éviter qu’il le mouille. Parfois, je me déteste

« ... l’oeuvre d’art naît de l’insatisfaction; le ventre plein, on ne crée pas d’oeuvre d’art, on fait la sieste

Richard, Polar Noir et blanc

Confiteor
Jaume Cabré
Actes Sud ; 780 pages

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